| Sous
un angle comparatiste, ce volume propose
six perspectives de recherche pour
pouvoir analyser et éclairer la notion
d'écriture aphoristique, « écriture
raccourcie par excellence » (p.4)
et en même temps, créer un espace
de discussion. Ce projet, dont le
but est surtout celui de donner une
contribution significative à la recherche,
suit une formule mise en place lors
des journées d'études vénitiennes
sur "L'Europa degli aforisti",
caractérisée par la présentation d'interventions
intéressées à des zones géographiquement
et culturellement diverses et avec
une grande multiplicité de perspectives,
garantie notamment par la diversité
de participants. Telle est donc la
formule appliquée à ce recueil d'essais
où la réflexion ne se limite pas à
la reconstruction historique.
Ainsi,
Jean Lafond, dans La scrittura
aforistica da Montaigne à Chamfort,
lie fonctionnellement « Essais »
et « Maximes » les caractérisant
comme « le cadre dans lequel
l'impérialisme du mot éloquent est
mis en cause ». Dans Sei pericoli
che hanno generato l'aforisma moderno:
l'esempio francese, Werner Helmich
découvre au lecteur le paysage multicolore
de l'aphoristique moderne en langue
française. Alain Montandon "Gli
spazi bianchi dell'aforisma"
analyse le sens des espaces en
blanc/vides partant d'une expérience
phénoménologique immédiate: la lecture
d'un livre d'aphorismes. Aforistica
e Aufklärung, de Giulia Cantarutti
est consacré à l'étude des premières
utilisations du « Oráculo manual »
en Allemagne ainsi qu'à l'écriture
aphoristique à l'époque de la « philosophie
de la vie ». Gino Ruozzi présente
les formes propres et impropres de
l'aphorisme dans la littérature italienne.
Puisque
Ri.L.Un.E. (Revue des Littératures
de l'Union Européenne) se propose
de contribuer à la formation de la
conscience culturelle spécifiquement
européenne, il nous semble intéressant
de présenter en profondeur l'article
Perché parlare di aforisma europeo?
(Pourquoi parler d'aphorisme européen ?)
de Maria Teresa Biason dans lequel
l'auteur se demande quelles sont la
thématique et la syntaxe propres à
l'écriture aphoristique en Europe.
Maria Teresa Biason essaie de répondre
à la question à travers l'examen détaillé
de trois aspects de l'aphorisme -
pragmatique, thématique et forme -
afin d'analyser la « formation
du caractère supranational de l'aphorisme »
(p.200) et lui donner un sens plus
large dans un contexte également élargi.
Le point de départ de cette étude
est centré sur les notions historiques
du terme "aphorisme" lié
aux sciences et à la médecine ou l'adoption
du terme par la philosophie politique,
dans divers pays d'Europe, et notamment
en France et en Allemagne. En ce sens,
elle constate que la dénomination
"aphorisme" est plutôt ambiguë
en ce qu'elle ne garantit pas la reconnaissance
immédiate du genre. Les conventions
verbales sur ce genre sont contradictoires
dans les dénominations et les titres
à cause d'une tendance, au début du
XXe siècle, à tout classifier selon
le genre sans tenir compte de la production,
sans une analyse empirique préalable
de l'uvre. Pour l'auteur, cela
s'oppose à l'uniformité de l'aspect
para textuelle "le petit format
des recueils d'aphorismes, par exemple"
des diverses conceptions du terme
en Europe, ce qui concerne également
la disposition des aphorismes dans
la page, tenant compte de la valeur
des espaces vides et de la numération
des textes autonomes dans un même
recueil. Quant aux éléments para textuels
utiles à la caractérisation supranationale
de l'aphorisme, on trouve un index
thématique à la fin du volume. Il
s'agit d'un élément constante dans
le temps et l'espace, selon l'auteur.
Biason
met l'accent sur le fait que souvent
les exigences du texte n'ont pas été
respectées dû à des problèmes de publication
et d'édition, et cela pèse sur la
perte d'authenticité des aphorismes
et sur leur compréhension même.
Ainsi, elle affirme que généralement
« où la volonté des auteurs et
des éditeurs prend la place, l'image
de l'aphorisme apparaît bigarrée voire
confuse, et ceci au-delà de la force
acquise par chaque tradition nationale:
la dénomination, les titres des recueils,
l'édition des textes témoignent d'une
incertitude qui probablement ne se
trouve pas dans les genres littéraires plus
importants» (p.211). Les données para
textuelles sont donc plus cohérentes
« comme si l'image extérieure
du genre avait été perçue de façon
plus nette par éditeurs et imprimeurs »
(p.211). L'auteur considère ensuite
le phénomène de production et de réception
du genre du point de vue géographique
et historique, et elle en conclut
que les limites temporelles de production
d'aphorismes sont bien claires et
que la richesse des échanges favorise
le développement de ce genre. L'auteur
réfléchit également à établir une
typologie d'auteurs d'aphorismes.
Une tâche qui s'avère compliquée vu
les transformations que le genre a
subies quant à sa finalité et sa forme.
Mais aussi à cause des difficultés
que les auteurs ont trouvé pour publier
leurs uvres et arriver au grand
public. L'aphorisme joue à cet égard
un rôle plus important dans le domaine
restreint des échanges sociaux et
affectifs.
Bien
que les thèmes ont été un élément
de différenciation des cultures, dans
le champ de la thématique, le caractère
supranational acquiert un sens fondamentale
en ce qui concerne la classification
et la description de l'aphorisme.
Sa transmission d'une culture à une
autre constitue un élément de prestige
et de distinction pour les cultures
qui ont su reconnaître son importance.
La thématique de l'aphorisme a fini
par ignorer les vieilles divisions
nationales et s'est étendue à toutes
les cultures, par l'influence réciproque
et le transit constant d'idées. Selon
l'auteur, l'étude des thèmes dans
l'écriture aphoristique ne peut pas
se faire sans tenir compte des formes.
Ce sont les auteurs d'aphorismes eux-mêmes
qui essaient de définir les formes
propres au genre non pas à travers
la description mais à partir de métaphores
en sachant que les frontières de l'écriture
aphoristique sont instables. Pour
éviter des risques en ce sens, l'auteur
propose « croire à l'importance
du genre idéal par rapport à ses diverses
réalisations » (p.219) ou mises
en forme.
Biason
analyse les formes brèves de l'aphorisme
ainsi que la discontinuité en tant
que disparition d'une transition argumentative.
A travers l'examen des cultures européennes,
l'auteur établit les caractéristiques
générales de l'aphorisme, qui d'abord
« choque par son caractère contradictoire »
(p.222) car l'écriture aphoristique
est claire et ambiguë en même temps.
La dialectique entre spontanéité et
artifice est également relevée par
Biason. L'aphorisme vu comme le résultat
d'une intuition immédiate ou comme
une uvre ouverte et incomplète.
Dans la caractérisation du genre il
est aussi important de signaler la
syntaxe dans l'organisation linguistique
et rhétorique de l'aphorisme. Ainsi
l'auteur explique que quand l'aphorisme
post-romantique s'ouvre pas aux aspects
non rationnels de la réalité, montrera
sa difficile adaptation aux contraintes
imposées par une notion d'expression
trop rigide. Pour exprimer des intuitions,
sensations, émotions (...) impressions
subjectives, les frases émiettées
suffissent. Ces figures de la rhétorique
- comme l'’ironie ou le paradoxe
- ont la fonction d'attirer l'attention
du lecteur sans déranger la transparence
du message.
L'auteur
est conscient du fait qu'une description
et une classification du genre dans
un moment où la distinction des genres
est en désuétude peut provoquer irritation,
mais considère que l'aphorisme n'a
pas reçu le traitement que mérite
dans l'histoire de la littérature
- la maxime et les autres formes d'aphorisme
ayant toujours été considérées une
partie ornementale du discours sans
statut autonome.
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