|
Prolongeant
un débat sur le phénomène
controversé de la modernité,
interrogé dans Proust entre
deux siècles (1988), Connaissez-vous
Brunetière (1997), Baudelaire
devant l’innombrable (2003)
et surtout dans Les Cinq Paradoxes
de la modernité (1990), le
livre le plus récent d’Antoine
Compagnon, Les Antimodernes. De Joseph
de Maistre à Roland Barthes,
propose un nouvel aperçu sur
la littérature et la pensée
des XIXe et XXe siècles.
Cet ample essai s’articule autour
d’un concept nouveau, celui
d’«antimoderne»,
apte à désigner «le
doute, l’ambivalence, la nostalgie»
face au moderne. L’originalité
et la pertinence de la formule reposent
sur la définition d’une
sensibilité qui, issue de la
modernité même, ne s’identifie
pas à une simple opposition
par rapport à celle-ci, mais
à une attitude réflexive
et au refus de ses éléments
subversifs. Car les «antimodernes»
bénéficient du statut
exigeant de «modernes déchirés»,
«intempestifs», voire
de la posture de «doubles des
modernes, de critiques modernes de
la modernité, ou de modernes
vus de dos» (p. 441). La démarche
est sans doute atypique puis qu’elle
postule dès le sous-titre deux
pôles théoriques, en
l’occurrence Joseph de Maistre
et Roland Barthes, reconnus généralement
comme des promoteurs de la modernité.
Ils incarnent, l’un –
l’esprit réactionnaire
par excellence, l’autre –
l’attachement aux avant-gardes
des années 1950, 1960, 1970,
dont le Théâtre National
populaire, le Nouveau Roman, le groupe
Tel quel.
Coordonnant des approches historique
et critique, sans négliger
des enjeux idéologiques et
politiques, Les Antimodernes s’attache
à la description de différentes
formes de résistance à
ce que le modernisme contient d’excessif.
L’essai comporte deux volets,
dont le premier configure un modèle
tandis que le deuxième reconstitue
quelques grands profils antimodernes.
Ainsi la première partie de
l’ouvrage, intitulée
«Les idées», caractérise
l’antimodernité par le
biais d’un système à
six topoi. Si la modernité
c’est la Révolution,
les Lumières, la confiance
d’un monde où Dieu est
mort dans le progrès, la raison,
la science, ce sont la contre-révolution
(figure historique ou politique),
la pensée anti-Lumières
(figure philosophique), le pessimisme
(figure morale ou existentielle),
le péché originel (figure
religieuse ou théologique),
le sublime (figure esthétique)
et la vitupération (figure
de style) qui déterminent la
sensibilité antimoderne. La
deuxième partie de l’essai,
«Les hommes», évoque
une série d’écrivains,
critiques, théoriciens, censés
représenter intégralement
ou partiellement le modèle
analysé. Lacordaire, s’inspirant
et se détachant ensuite des
visées religieuses et politiques
de Chateaubriand et de de Maistre;
Léon Bloy adoptant une position
réversible, anti- et philo-
sémite; Péguy, Georges
Sorel et Jacques Maritain, interrogeant
le monde moderne à la relecture
de Bergson et Pascal; Albert Thibaudet,
dissociant en France une politique
sénestrogyre d’une littérature
dextrogyre; Julien Benda, réfutant
la philosophie et la littérature
modernes «au nom du rationalisme
et de l’universalisme des Lumières»;
Julien Gracq pendulant entre le surréalisme
et la littérature du XIXe siècle;
Roland Barthes, se défaisant
d’une adhérence au modernisme
au profit de la tradition classique
et du roman poétique - sont
autant de modernes «atopiques»,
«ambigus», qui n’hésitent
pas à formuler des amendements
esthétiques ou idéologiques
au phénomène qu’ils
ont créé, au risque
même de le compromettre.
L’un des parcours les plus représentatifs
du moderne qui, se retournant contre
son époque et remettant en
question «tout devoir-être
moderne», se transforme en antimoderne,
est celui de Roland Barthes. Le dernier
chapitre de l’essai de M. Compagnon
évoque un Barthes différent,
attaché à la tradition,
défendant la littérature,
le concept d’œuvre ainsi
que «la Phrase absolue, dépôt
de littérature», tel
qu’il apparaît dans son
dernier cours au Collège de
France, La Préparation du roman
(1978 – 1980). Protestant contre
la «désacralisation»
et la «réification»
du livre, dénonçant
«la perte du sentiment que l’écriture
est liée au travail»,
rejetant la misologie qui défait
la langue, Barthes récrimine
la textualité et l’avant-garde,
devenues responsables de la «Mort
de la littérature». Le
retour au «classique moderne»
ainsi que la redécouverte du
roman en corrélation avec le
poétique, rejoint un débat
que la NRF (Rivière, Gide)
lançait au début du
XXe siècle. L’attitude
de Barthes se calque sur la spirale
de Vico, modèle qui permet
«de ne renoncer à rien,
ou de concilier la nostalgie de l’ancien
avec la revendication du nouveau,
d’avancer tout en conservant»
(p. 416). La sensibilité antimoderne
se rapproche alors d’une sorte
de modernité tempérée
et syncrétique dans son rapport
à la tradition. À l’instar
de Baudelaire ou de Flaubert, l’«antimoderne
classique» se situe selon Barthes,
«à l’arrière-garde
de l’avant-garde» car:
«Être d’avant-garde,
c’est savoir ce qui est mort,
être d’arrière-garde,
c’est l’aimer encore».
Valorisant un modèle spéculatif
et esthétique destiné
à contrecarrer tout ce que
le moderne contient de puriste, l’ouvrage
d’Antoine Compagnon s’y
réfère pourtant en termes
assez neutres. Sa conclusion relativise
toute prise de position, car l’antimodernité
se développe comme une sorte
d’appendice de la modernité,
laquelle reste un repère historique
indissoluble: «L’antimoderne
est le revers, le creux du moderne,
son repli indispensable, sa réserve
et sa ressource» (p. 447).
|