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Les Antimodernes. De Joseph de Maistre à Roland Barthes - Antoine Compagnon
compte-rendu de Aurora Bagiag
24/06/2006

Auteur:

Antoine Compagnon
Maison d'édition : Gallimard
Collection: «Bibliothèque des Idées»
Date de publication: 2004
Nombre de pages: 464

 

Prolongeant un débat sur le phénomène controversé de la modernité, interrogé dans Proust entre deux siècles (1988), Connaissez-vous Brunetière (1997), Baudelaire devant l’innombrable (2003) et surtout dans Les Cinq Paradoxes de la modernité (1990), le livre le plus récent d’Antoine Compagnon, Les Antimodernes. De Joseph de Maistre à Roland Barthes, propose un nouvel aperçu sur la littérature et la pensée des XIXe et XXe siècles.

Cet ample essai s’articule autour d’un concept nouveau, celui d’«antimoderne», apte à désigner «le doute, l’ambivalence, la nostalgie» face au moderne. L’originalité et la pertinence de la formule reposent sur la définition d’une sensibilité qui, issue de la modernité même, ne s’identifie pas à une simple opposition par rapport à celle-ci, mais à une attitude réflexive et au refus de ses éléments subversifs. Car les «antimodernes» bénéficient du statut exigeant de «modernes déchirés», «intempestifs», voire de la posture de «doubles des modernes, de critiques modernes de la modernité, ou de modernes vus de dos» (p. 441). La démarche est sans doute atypique puis qu’elle postule dès le sous-titre deux pôles théoriques, en l’occurrence Joseph de Maistre et Roland Barthes, reconnus généralement comme des promoteurs de la modernité. Ils incarnent, l’un – l’esprit réactionnaire par excellence, l’autre – l’attachement aux avant-gardes des années 1950, 1960, 1970, dont le Théâtre National populaire, le Nouveau Roman, le groupe Tel quel.

Coordonnant des approches historique et critique, sans négliger des enjeux idéologiques et politiques, Les Antimodernes s’attache à la description de différentes formes de résistance à ce que le modernisme contient d’excessif. L’essai comporte deux volets, dont le premier configure un modèle tandis que le deuxième reconstitue quelques grands profils antimodernes. Ainsi la première partie de l’ouvrage, intitulée «Les idées», caractérise l’antimodernité par le biais d’un système à six topoi. Si la modernité c’est la Révolution, les Lumières, la confiance d’un monde où Dieu est mort dans le progrès, la raison, la science, ce sont la contre-révolution (figure historique ou politique), la pensée anti-Lumières (figure philosophique), le pessimisme (figure morale ou existentielle), le péché originel (figure religieuse ou théologique), le sublime (figure esthétique) et la vitupération (figure de style) qui déterminent la sensibilité antimoderne. La deuxième partie de l’essai, «Les hommes», évoque une série d’écrivains, critiques, théoriciens, censés représenter intégralement ou partiellement le modèle analysé. Lacordaire, s’inspirant et se détachant ensuite des visées religieuses et politiques de Chateaubriand et de de Maistre; Léon Bloy adoptant une position réversible, anti- et philo- sémite; Péguy, Georges Sorel et Jacques Maritain, interrogeant le monde moderne à la relecture de Bergson et Pascal; Albert Thibaudet, dissociant en France une politique sénestrogyre d’une littérature dextrogyre; Julien Benda, réfutant la philosophie et la littérature modernes «au nom du rationalisme et de l’universalisme des Lumières»; Julien Gracq pendulant entre le surréalisme et la littérature du XIXe siècle; Roland Barthes, se défaisant d’une adhérence au modernisme au profit de la tradition classique et du roman poétique - sont autant de modernes «atopiques», «ambigus», qui n’hésitent pas à formuler des amendements esthétiques ou idéologiques au phénomène qu’ils ont créé, au risque même de le compromettre.

L’un des parcours les plus représentatifs du moderne qui, se retournant contre son époque et remettant en question «tout devoir-être moderne», se transforme en antimoderne, est celui de Roland Barthes. Le dernier chapitre de l’essai de M. Compagnon évoque un Barthes différent, attaché à la tradition, défendant la littérature, le concept d’œuvre ainsi que «la Phrase absolue, dépôt de littérature», tel qu’il apparaît dans son dernier cours au Collège de France, La Préparation du roman (1978 – 1980). Protestant contre la «désacralisation» et la «réification» du livre, dénonçant «la perte du sentiment que l’écriture est liée au travail», rejetant la misologie qui défait la langue, Barthes récrimine la textualité et l’avant-garde, devenues responsables de la «Mort de la littérature». Le retour au «classique moderne» ainsi que la redécouverte du roman en corrélation avec le poétique, rejoint un débat que la NRF (Rivière, Gide) lançait au début du XXe siècle. L’attitude de Barthes se calque sur la spirale de Vico, modèle qui permet «de ne renoncer à rien, ou de concilier la nostalgie de l’ancien avec la revendication du nouveau, d’avancer tout en conservant» (p. 416). La sensibilité antimoderne se rapproche alors d’une sorte de modernité tempérée et syncrétique dans son rapport à la tradition. À l’instar de Baudelaire ou de Flaubert, l’«antimoderne classique» se situe selon Barthes, «à l’arrière-garde de l’avant-garde» car: «Être d’avant-garde, c’est savoir ce qui est mort, être d’arrière-garde, c’est l’aimer encore».
Valorisant un modèle spéculatif et esthétique destiné à contrecarrer tout ce que le moderne contient de puriste, l’ouvrage d’Antoine Compagnon s’y réfère pourtant en termes assez neutres. Sa conclusion relativise toute prise de position, car l’antimodernité se développe comme une sorte d’appendice de la modernité, laquelle reste un repère historique indissoluble: «L’antimoderne est le revers, le creux du moderne, son repli indispensable, sa réserve et sa ressource» (p. 447).


 

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