| Un
souci de clarté paraît
avoir poussé M. Souiller à
ajouter son livre à la bibliographie
des ouvrages qui se sont proposés
par le passé de définir
la nouvelle, genre dont la spécificité
apparaît problématique
déjà à partir
de l’œuvre de Boccace,
qui dans la préface du Décaméron
annonce: «intendo di raccontare
novelle, o favole o parabole o istorie
che dire le vogliamo».
L’intérêt de cet
essai réside dans le point
de départ de la réflexion
critique développée
par l’auteur, déclaré
de façon explicite au début
du volume: dans la préface
M. Souiller relève, en effet,
des erreurs dans lesquelles la critique
du genre est souvent tombée
en définissant la nouvelle
sur la base de catégories qui
appartiennent au XIXe siècle.
C’est sans aucun doute à
cette époque que la nouvelle
connaît un épanouissement
qui la consacre parmi les grands genres
de la modernité, mais il faut
considérer que cet épanouissement
représente un deuxième
moment de fortune de cette forme littéraire.
Le premier, qui fait par contre l’objet
de l’étude de Didier
Souiller, s’ouvrant avec le
Décaméron et se terminant
à peu près avec la contribution
du Marquis de Sade, est celui qui
voit la naissance et les premières
étapes de développement
du genre.
Après avoir esquissé,
dans le premier chapitre, une histoire
de la nouvelle apte à donner
au lecteur, même non spécialisé,
les repères nécessaires
à comprendre le discours qu’il
va ensuite aborder, le critique s’occupe
à faire rentrer la nouvelle
dans une perspective «correcte».
À partir de la (fausse) idée
de la nouvelle comme expression de
réalisme jusqu’à
la présence, en opposition
à ce dernier, d’un certain
idéalisme d’ascendance
platonicienne, en passant par le lien
qui existerait entre ce genre de littérature
et la culture féminine, M.
Souiller prend en examen toutes les
principales caractéristiques
que la critique reconnaît généralement
comme étant propres de la nouvelle.
La plupart d’elles résultent
confirmées, mais seulement
après avoir été
ramenées à l’intérieur
d’un encadrement historique
et culturel que l’auteur prend
soin de construire autour de la nouvelle
des origines. Ainsi, par exemple,
c’est vrai que la nouvelle,
par rapport à d’autres
formes littéraires, a toujours
été plus accessible
aux femmes: le statut de genre «mineur»
attribué à la nouvelle
à partir des origines par les
auteurs eux-mêmes offre effectivement
aux femmes la possibilité d’accéder
à un type de littérature
qui ne demande pas, pour être
interprétée, de posséder
une formation scolaire à laquelle
seulement les hommes ont accès.
Cela est témoigné par
la significative présence dans
la production des nouvelles d’auteurs
femmes et de dédicaces au public
féminin à partir de
la fin du XVe siècle; toutefois,
il ne s’agit pas du tout d’un
féminisme ante litteram qui
se manifesterait ici, car les femmes
manquent à ce moment de toute
conscience de leur situation et elles
ne songent même pas à
exprimer, que ce soit en auteurs ou
en lectrices, un point de vue différent
du masculin, qui reste pour des siècles
le seul possible.
Pour parvenir à cette constatation
Didier Souiller met en pratique ici
une méthode d’analyse
que nous retrouvons dans tous les
cinq chapitres de son ouvrage, chacun
dédié à un des
aspects saillants de la nouvelle.
En particulier, l’analyse est
toujours conduite à la lumière
d’un ensemble de connaissances
qui appartiennent à des domaines
non seulement littéraires,
tels que l’histoire, la sociologie,
l’étude des mœurs
et la philosophie, en ouvrant ainsi
des perspectives intéressantes
pour quiconque approche son livre.
C’est ainsi que l’auteur
arrive à donner un cadre très
exhaustif du milieu dans lequel la
nouvelle prend naissance et se développe,
en s’enrichissant de façon
progressive de tous les éléments
qui lui deviennent bientôt propres.
Bien que visant à préciser
les coordonnées de cette forme
littéraire dont la modernité
a su si bien s’emparer jusqu’à
nous faire presque oublier ses origines
anciennes, le travail de M. Souiller
ne se présente pas pour autant
comme une opération de restriction
et de limitation. Tout au contraire,
de cet ouvrage il n’émerge
pas de véritable définition
de la nouvelle, mais plutôt
un portrait qui en souligne les caractères
de souplesse, de capacité d’absorber
de façon très immédiate
les suggestions qui proviennent, à
chaque fois, du milieu extérieur
de la contemporanéité
historique. Née comme libre
espace d’expression pour l’auteur
et comme forme d’opposition
à la littérature officielle,
la nouvelle conserve à tout
jamais ses caractères ouverts;
les mêmes qui l’ont exposée,
pour porter un seul exemple, au risque
d’être définie
«réaliste» même
si son apparition remonte à
une époque où le réalisme
était un concept improposable,
puisque il était impossible
d’imaginer des rapports entre
art et réel tels que ceux qui
ont été théorisés
au XIXe siècle.
Il émerge de ce livre une vraie
célébration du genre,
qui pousse l’auteur à
souhaiter pour lui une nouvelle période
de chance dans notre contemporanéité,
car il y aurait une affinité
entre notre époque et un genre
«qui convient à toute
période qui s’interroge
et préfère aux grands
ensembles structurés les fragments
exemplaires qui dérangent les
certitudes» (p. 320); pourvu
que ce soit vraiment le cas de notre
contemporanéité.
Une seule remarque de la part de quelqu’un
qui a plusieurs fois entendu la définition
de Vittorio Branca «épopée
des marchands» appliquée
au Décaméron. L’expression
«l’ensemble du recueil
méprise le bourgeois»
(p. 148), utilisée par l’auteur
en référence à
l’ouvrage de Boccace, nous apparaît
un peu tranchante, bien que compréhensible
dans le discours ici développé
sur l’influence de l’idéalisme
platonicien dans les recueils de nouvelles.
Cela d’autant plus que M. Souiller
montre bien connaître la double
affection du Boccace au monde de la
courtoisie, d’un côté,
mais aussi, de l’autre, au monde
des affaires, dans lequel il plonge
ses racines de fils de marchand et
de florentin, et qu’il n’oublie
jamais, au-delà des limites
qu’il lui connaît, de
célébrer comme lieu
privilégié d’expression
de la «virtus» humaine
toujours en lutte contre la fortune.
Parfois on a eu l’impression
que le siècle XVIIIe aurait
mérité un peu plus d’attention
de la part de l’auteur, dont
le discours est peut-être un
peu trop centré autour des
siècles XVe-XVIIe, ce qui dépend
sans doute du rôle moins significatif
joué par la nouvelle dans ce
siècle, mais il aurait été
intéressant d’analyser
de façon plus approfondie ce
siècle justement pour cela,
pour mieux focaliser les changements
intervenus sur une forme tellement
ouverte et réceptive à
suite des énormes changements
intervenus à cette époque
sur la pensée européenne.
Pour compléter la vision d’ensemble
sur la nouvelle le livre se termine
par un chapitre qui parcourt brièvement
l’histoire de la critique du
genre à partir des difficultés
rencontrées par les premiers
auteurs qui se sont trouvés
à devoir présenter des
nouvelles au public jusqu’à
quelques notes sur la critique formaliste
et l’approche psychanalytique.
Une bibliographie essentielle, structurée
de manière à fournir
un instrument utile à quiconque
veuille approfondir un de nombreux
aspects particuliers de la question
affrontés par M. Souiller,
complète ce livre bien documenté,
rigoureux dans les références,
riche en exemples et en occasions
de réflexions qui vont bien
au-delà du champ littéraire
tout court.
La volonté européiste
de ce travail est sûrement un
mérite de l’auteur, bien
que son étude se base de nécessité
sur un choix de pays (Angleterre,
France, Italie, Espagne) qui respectent
la formation de l’auteur, ce
qui est une limite structurelle de
toute critique de ce genre, mais qui
ne doit pourtant pas, à notre
avis, constituer un empêchement
à de telles études,
dont on ne peut plus nier l’importance
dans la perspective d’une compréhension
globale des phénomènes
littéraires.
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