Revue des Littératures de l’Union Européenne Retour à la page d'accueil
Review of Literatures of the European Union Home Page

La Nouvelle en Europe: De Boccace à Sade
compte-rendu de Silvia Marcozzi
12/07/2006

Auteur: Didier Souiller
Maison d'édition: PUF
Date de publication: 2006
Nombre de pages: 332

Un souci de clarté paraît avoir poussé M. Souiller à ajouter son livre à la bibliographie des ouvrages qui se sont proposés par le passé de définir la nouvelle, genre dont la spécificité apparaît problématique déjà à partir de l’œuvre de Boccace, qui dans la préface du Décaméron annonce: «intendo di raccontare novelle, o favole o parabole o istorie che dire le vogliamo».

L’intérêt de cet essai réside dans le point de départ de la réflexion critique développée par l’auteur, déclaré de façon explicite au début du volume: dans la préface M. Souiller relève, en effet, des erreurs dans lesquelles la critique du genre est souvent tombée en définissant la nouvelle sur la base de catégories qui appartiennent au XIXe siècle.
C’est sans aucun doute à cette époque que la nouvelle connaît un épanouissement qui la consacre parmi les grands genres de la modernité, mais il faut considérer que cet épanouissement représente un deuxième moment de fortune de cette forme littéraire. Le premier, qui fait par contre l’objet de l’étude de Didier Souiller, s’ouvrant avec le Décaméron et se terminant à peu près avec la contribution du Marquis de Sade, est celui qui voit la naissance et les premières étapes de développement du genre.

Après avoir esquissé, dans le premier chapitre, une histoire de la nouvelle apte à donner au lecteur, même non spécialisé, les repères nécessaires à comprendre le discours qu’il va ensuite aborder, le critique s’occupe à faire rentrer la nouvelle dans une perspective «correcte».

À partir de la (fausse) idée de la nouvelle comme expression de réalisme jusqu’à la présence, en opposition à ce dernier, d’un certain idéalisme d’ascendance platonicienne, en passant par le lien qui existerait entre ce genre de littérature et la culture féminine, M. Souiller prend en examen toutes les principales caractéristiques que la critique reconnaît généralement comme étant propres de la nouvelle. La plupart d’elles résultent confirmées, mais seulement après avoir été ramenées à l’intérieur d’un encadrement historique et culturel que l’auteur prend soin de construire autour de la nouvelle des origines. Ainsi, par exemple, c’est vrai que la nouvelle, par rapport à d’autres formes littéraires, a toujours été plus accessible aux femmes: le statut de genre «mineur» attribué à la nouvelle à partir des origines par les auteurs eux-mêmes offre effectivement aux femmes la possibilité d’accéder à un type de littérature qui ne demande pas, pour être interprétée, de posséder une formation scolaire à laquelle seulement les hommes ont accès. Cela est témoigné par la significative présence dans la production des nouvelles d’auteurs femmes et de dédicaces au public féminin à partir de la fin du XVe siècle; toutefois, il ne s’agit pas du tout d’un féminisme ante litteram qui se manifesterait ici, car les femmes manquent à ce moment de toute conscience de leur situation et elles ne songent même pas à exprimer, que ce soit en auteurs ou en lectrices, un point de vue différent du masculin, qui reste pour des siècles le seul possible.

Pour parvenir à cette constatation Didier Souiller met en pratique ici une méthode d’analyse que nous retrouvons dans tous les cinq chapitres de son ouvrage, chacun dédié à un des aspects saillants de la nouvelle. En particulier, l’analyse est toujours conduite à la lumière d’un ensemble de connaissances qui appartiennent à des domaines non seulement littéraires, tels que l’histoire, la sociologie, l’étude des mœurs et la philosophie, en ouvrant ainsi des perspectives intéressantes pour quiconque approche son livre. C’est ainsi que l’auteur arrive à donner un cadre très exhaustif du milieu dans lequel la nouvelle prend naissance et se développe, en s’enrichissant de façon progressive de tous les éléments qui lui deviennent bientôt propres.
Bien que visant à préciser les coordonnées de cette forme littéraire dont la modernité a su si bien s’emparer jusqu’à nous faire presque oublier ses origines anciennes, le travail de M. Souiller ne se présente pas pour autant comme une opération de restriction et de limitation. Tout au contraire, de cet ouvrage il n’émerge pas de véritable définition de la nouvelle, mais plutôt un portrait qui en souligne les caractères de souplesse, de capacité d’absorber de façon très immédiate les suggestions qui proviennent, à chaque fois, du milieu extérieur de la contemporanéité historique. Née comme libre espace d’expression pour l’auteur et comme forme d’opposition à la littérature officielle, la nouvelle conserve à tout jamais ses caractères ouverts; les mêmes qui l’ont exposée, pour porter un seul exemple, au risque d’être définie «réaliste» même si son apparition remonte à une époque où le réalisme était un concept improposable, puisque il était impossible d’imaginer des rapports entre art et réel tels que ceux qui ont été théorisés au XIXe siècle.

Il émerge de ce livre une vraie célébration du genre, qui pousse l’auteur à souhaiter pour lui une nouvelle période de chance dans notre contemporanéité, car il y aurait une affinité entre notre époque et un genre «qui convient à toute période qui s’interroge et préfère aux grands ensembles structurés les fragments exemplaires qui dérangent les certitudes» (p. 320); pourvu que ce soit vraiment le cas de notre contemporanéité.
Une seule remarque de la part de quelqu’un qui a plusieurs fois entendu la définition de Vittorio Branca «épopée des marchands» appliquée au Décaméron. L’expression «l’ensemble du recueil méprise le bourgeois» (p. 148), utilisée par l’auteur en référence à l’ouvrage de Boccace, nous apparaît un peu tranchante, bien que compréhensible dans le discours ici développé sur l’influence de l’idéalisme platonicien dans les recueils de nouvelles. Cela d’autant plus que M. Souiller montre bien connaître la double affection du Boccace au monde de la courtoisie, d’un côté, mais aussi, de l’autre, au monde des affaires, dans lequel il plonge ses racines de fils de marchand et de florentin, et qu’il n’oublie jamais, au-delà des limites qu’il lui connaît, de célébrer comme lieu privilégié d’expression de la «virtus» humaine toujours en lutte contre la fortune.

Parfois on a eu l’impression que le siècle XVIIIe aurait mérité un peu plus d’attention de la part de l’auteur, dont le discours est peut-être un peu trop centré autour des siècles XVe-XVIIe, ce qui dépend sans doute du rôle moins significatif joué par la nouvelle dans ce siècle, mais il aurait été intéressant d’analyser de façon plus approfondie ce siècle justement pour cela, pour mieux focaliser les changements intervenus sur une forme tellement ouverte et réceptive à suite des énormes changements intervenus à cette époque sur la pensée européenne.

Pour compléter la vision d’ensemble sur la nouvelle le livre se termine par un chapitre qui parcourt brièvement l’histoire de la critique du genre à partir des difficultés rencontrées par les premiers auteurs qui se sont trouvés à devoir présenter des nouvelles au public jusqu’à quelques notes sur la critique formaliste et l’approche psychanalytique.

Une bibliographie essentielle, structurée de manière à fournir un instrument utile à quiconque veuille approfondir un de nombreux aspects particuliers de la question affrontés par M. Souiller, complète ce livre bien documenté, rigoureux dans les références, riche en exemples et en occasions de réflexions qui vont bien au-delà du champ littéraire tout court.

La volonté européiste de ce travail est sûrement un mérite de l’auteur, bien que son étude se base de nécessité sur un choix de pays (Angleterre, France, Italie, Espagne) qui respectent la formation de l’auteur, ce qui est une limite structurelle de toute critique de ce genre, mais qui ne doit pourtant pas, à notre avis, constituer un empêchement à de telles études, dont on ne peut plus nier l’importance dans la perspective d’une compréhension globale des phénomènes littéraires.


© Rilune 2005