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19 avril 2005
Stefan Zweig et l'Europe

Chronique de Ada Myriam Scanu (Università di Bologna)

Madame Erika Tunner, professeur de littérature allemande à l’Université de Paris XII, a tenu, dans le cadre du cycle de séminaires prévus pour le DESE, un cours sur Stefan Zweig et son européisme. En exposant la biographie de l’écrivain (Vienne 1891-Buenos Aires 1942), Madame Tunner a présenté cet auteur surtout comme « le Grand Européen », comme le définissait déjà Jules Romain, un cosmopolite qui s’intéressa à la spécificité et à la diversité des littératures européennes et qui s’engagea sur la voie de la compréhension et de l’entente. Connaisseur de plusieurs langues et grand voyageur, Zweig parcourt l’Europe et entre en contact avec les personnalités littéraires de son époque. Deux amitiés en particulier marqueront son existence. La première avec le Belge Émile Verharen avec lequel toutefois se crée une rupture lors des premières manifestations de patriotisme intransigeant et d’antisémitisme de ce dernier, tendances en fort contraste avec la neutralité de Zweig qui se montre méfiant envers tous les excès politiques. L’amitié avec Romain Roland, grand écrivain français, prix Nobel en 1915, s’avère aussi très fructueuse vu sa naissance dans un moment particulier de l’histoire européenne, la première guerre mondiale. D’un côté et de l’autre de la frontière, ces deux âmes se rencontrent et s’engagent sur la voie de l’entente et de la compréhension mutuelle dans la construction d’un « esprit » européen. Malheureusement, cette amitié parvient aussi à une rupture. La volonté d’indépendance de Zweig ne s’accorde pas avec la tournure communiste de la pensée de Roland.

L’Européisme de Zweig se dévoile donc dans sa vie personnelle, comme le montre aussi sa demeure salzbourgeoise, une somptueuse habitation appelée « Villa de l’Europe ». Mais ses œuvres aussi en portent la marque. Déjà ses souvenirs viennois, recueillis dans le l’ouvrage posthume Le Monde d’hier, souvenir d’un Européen montrent, par le biais d’une image embellie par la nostalgie, le creuset et le bouillon culturel viennois où germe l’idéal de l’Europe Unie, grâce aussi à l’apport d’écrivains de la taille de Schnitzler, Bahr, Hofmannsthal et de personnalités comme Sigmund Freud dont la pensée s’avère radicale selon Zweig qui lui dédiera un essai pour le renouvellement de la société et pour le développement de la civilisation européenne. Dans ses œuvres principales, Zweig, procédant au moyen d’un rythme ternaire, présente des personnages qui ont contribué à la construction de la civilisation européenne. Dans Trois maîtres, Zweig se concentre en particulier sur trois écrivains, Balzac, Dickens, Dostoïevski; Le Combat avec le Démon présente des essais sur Kleist, Hölderlin, et Nietzsche; dans La guérison de l’esprit, il s’approche du domaine de la médecine et de la science non institutionnalisées par le biais de Messmer, de Freud et de Mary Bake-Eddy. Et encore, il dédie des essais très subtils sous l’aspect psychologique à des personnalités historiques européennes telles que Fouché, Marie-Antoinette, Marie Stuart, Erasme, Calvin, Magellan, Amerigo Vespucci et Montaigne.

Toute tendue vers le développement de la civilisation européenne, la foi zweigienne en cet idéal trouvera dans l’occupation nazie et l’éclatement de la deuxième guerre mondiale un profond désabusement. En proie à de fortes crises dépressives après sa fuite au Brésil par suite des lois antisémites, Stefan Zweig voit que le travail de toute sa vie n’a plus de sens et qu’il ne sait plus pour qui écrire et pour quoi vivre. L’Europe est en train de s’anéantir elle-même et Zweig fera la même chose en absorbant du véronal et en se donnant la mort en 1942 en compagnie de sa nouvelle femme, sa secrétaire Lotte Altman. Il aurait dû attendre encore quelque temps, Stefan Zweig, pour voir l’Europe surgir de ses propres cendres telle le phénix. Mais c’est bien grâce à des personnages comme Zweig et à leur sacrifice que cette résurrection a pu avoir lieu.

© Rilune 2005