Like nature, the Chinese words
are alive and plastic,
because thing and action
are not formally separated.
(Fenollosa/Pound 1920)
Le
rêve: connaître une
langue étrangère (étrange)
et cependant
ne pas la comprendre... en un mot,
descendre dans l’intraduisible.
(Barthes 1973)
Les
premières descriptions systématiques
de l’écriture chinoise
paraissent en Europe à partir
de la deuxième moitié
du XVIe siècle et elles soulignent
le caractère «universel»
des idéogrammes; dans ces
derniers on entreverrait en effet
la «naturalité»
de la langue parfaite, la langue
universelle prébabelique.
En 1920 Ezra Pound – qui,
à l’époque,
était l’un des intellectuels
les plus influents d’Europe
– édite à Londres
l’essai du philosophe américain
Ernest Fenollosa (1853-1908), The
Chinese Written Character as a Medium
for Poetry: c’est pour
Pound l’occasion d’attribuer
aux idéogrammes chinois le
statut de moyen poétique
par excellence. Pound propose une
sorte de réinterprétation
poétique de l’idéogramme,
réinterprétation qu’on
retrouve aussi, sous des formes
différentes, chez plusieurs
poètes plus ou moins liés
aux mouvements européens
d’avant-garde. Comme de nombreux
sinologues l’ont largement
démontré, il s’agit
d’une déformation créative
des caractères chinois –
entre exotisme et culte de l’étrange
comme possibilité esthétique
–, qui toutefois participe
au mouvement de création
des bases d’un véritable
ars poetica, d’une
poétique de l’idéogramme.
La fascination pour l’idéogramme
en poésie naît avant
tout du désir de renouvellement
du langage qui est typique des avant-gardes.
On entrevoit dans l’idéogramme
la possibilité de revenir
à des formes primitives,
pures, concrètes, aux mots
«avec une âme»
envisagés par Paul Claudel
dans ses rêveries étymologiques:
des mots-objets dont le rapport
avec les choses n’est pas
arbitraire, mais graphiquement motivé.
La leçon de Ferdinand de
Saussure sur l’arbitraire
du signe date de ces mêmes
années, mais Fenollosa et
Pound voient dans cet arbitraire,
et plus en général
dans la forme abstraite et généralisante
des langues occidentales, les causes
profondes de l’anémie
de la poésie moderne.
Ensuite, c’est l’énorme
versatilité combinatoire
de l’idéogramme qui
le rend particulièrement
intéressant aux fins du langage
poétique. En particulier,
le mécanisme des idéogrammes
composés – où
deux entités sont juxtaposées
et mélangées pour
créer une nouvelle signification
– ne fait que présenter
une petite métaphore aux
yeux du lecteur. Claudel évoque
à ce propos une logique de
la métaphore pour les langues
idéogrammatiques, et Fenollosa
remarque que les idéogrammes
«portent la métaphore
visible en face».
De plus, la langue chinoise semble
présenter une prédominance
de verbes par rapport aux autres
éléments grammaticaux
et, plus en particulier, une majorité
de verbes transitifs. Ceci est vu
comme la «forme naturelle
du langage» par Fenollosa,
qui s’avère très
critique aux égards de l’«immobilité»
acquise des langues alphabétiques.
Finalement, l’idéogramme
pourrait fournir à la poésie
la virulence intraduisible d’un
langage qui contient «l’idée
verbale d’action» et
qui procède par accumulation
et juxtaposition, «au-delà»
des logiques abstraites des langues
occidentales.
La fascination et l’expérimentation
sur l’idéogramme trouvent
de nombreuses réalisations
dans l’œuvre des poètes
du début du siècle.
D’un côté on
découvre la magie de l’idéogramme
en tant qu’écriture
picturale, une sorte d’expression
artistique située entre poésie
et peinture. Il s’agit d’une
fascination qui amène les
poètes à insérer
des véritables idéogrammes
à l’intérieur
de leurs poèmes, en dialogue
avec l’écriture alphabétique
(c’est le cas de Pound, Claudel,
Victor Segalen et Henri Michaux).
Plus loin dans cette même
direction, l’aspect visuel
des idéogrammes ouvre la
voie à de différentes
formes de poésie visuelle,
voire des poèmes pensés
pour être vus et lus en même
temps (voir Guillaume Apollinaire,
Pierre Albert-Birot, Corrado Govoni,
Pedro Raida, Juan Larrea, Christian
Morgenstern et Christian Dotremont).
Si la recherche d’une forme
d’écriture artistique
(«calligrammatique»)
représente l’idéal
«synthétique»
de la poésie des avant-gardes,
on peut remarquer dans la poésie
visuelle l’évolution
du représentatif au conceptuel,
du calligramme à l’analogia
disegnata (représenter
«le vol, non pas l’aéroplane»,
dit Francesco Meriano en 1916).
D’un autre coté, et
à un niveau d’abstraction
majeur, les idéogrammes (et
particulièrement le mécanisme
des idéogrammes composés)
sont à la base d’une
véritable poétique,
que Pound nomme «méthode
idéogrammatique» et
applique à la composition
des ses poèmes. Cette méthode
consiste à structurer le
poème autour d’une
série d’images et de
faits juxtaposés, de manière
à induire chez le lecteur
une expérience qui se fait
à travers l’accumulation
des détails. «Libéré»
des contraintes de la grammaire
et de la logique occidentale, le
discours poétique peut ainsi
se rattacher à «l’ordre
naturel des choses», à
la transitivité. Il est intéressant
de remarquer que, peu après
Pound, Sergei Eisenstein célèbre
l’idéogramme comme
principe du montage cinématographique,
dans un essai qui date du 1929.
Le présent numéro
monographique de RiLUnE
se propose d’analyser, à
plusieurs niveaux, l’influence
d’une poétique de l’idéogramme
dans la poésie européenne
de la première moitié
du XXe siècle. Dans un moment
historique marqué par l’éclectisme
et le cosmopolitisme, il n’est
pas inusuel de retrouver des tendances
partagées et une forte proximité
expressive dans des langues et des
pays différents. Au-delà
de la figure de Pound, on peut penser
aux réflexions de Claudel
sur la «religion du signe»
et sur les «idéogrammes
occidentaux», aux calligrammes
d’Apollinaire, aux parole
in libertà des futuristes
italiens, aux expérimentations
de l’Ultraísmo et du
Creacionismo espagnols, aux stèles
de Segalen, aux idéogrammes
de Michaux, aux logogrammes de Dotremont,
ou encore aux ramifications (d’origine
européenne) des madrigaux
idéographiques de José
Tablada et de la poésie concrète
avec Eugen Gomringer et Augusto
de Campos. L’objectif du présent
numéro est donc d’étudier
la dimension européenne de
la redécouverte de l’idéogramme
dans le langage poétique,
en invitant une réflexion
capable d’explorer ses multiples
implications à travers des
ouvrages et des auteurs différents.
Enrico Monti
